Point de Vue par Guy Roustang (*)
On parle d'un retour du politique, à propos de l'intervention de l'État pour éviter l'effondrement du système bancaire et relancer l'économie sinistrée. Cela s'avérait une nécessité. Dans une économie mondialisée, c'est une intervention européenne et mondiale qui s'imposait pour réguler des marchés devenus fous.
L'économie était sortie des rails et l'on s'efforce de la remettre sur la voie tout en modifiant un peu les aiguillages pour tenir compte d'une autre nécessité : celle de prendre en considération des questions écologiques.
L'épuisement programmé des ressources naturelles non renouvelables - comme le pétrole - le prélèvement excessif sur les ressources naturelles renouvelables - comme les sols, l'eau, les ressources de la pêche, etc. ¯ imposent une intervention du politique pour orienter les marchés en conséquence, car l'humanité, dans son ensemble, vit au-dessus de ses moyens. Si l'on ne prend pas un virage, la nature se chargera brutalement de nous rappeler à l'ordre. Un chiffre à ne pas oublier : 20 % de la population mondiale accapare 80 % des ressources.
En même temps, les politiques ne peuvent oublier la nécessité de lutter contre la misère en France et dans le monde. On comprend la perplexité de ceux qui disent : « On nous refuse quelques milliards pour assurer le droit au logement, une amélioration de la situation des prisons, de l'éducation, de la santé, etc. », alors que l'on trouve des centaines de milliards pour sauver le système bancaire.
Au niveau mondial, d'autres nécessités sont oubliées : celle de lutter contre la faim dans le monde, qui touche environ 900 millions d'humains, et, plus généralement, celle de prendre au sérieux les objectifs définis à la suite de la Déclaration du Millénaire, adoptée par 189 pays, en septembre 2000, sous l'égide des Nations unies. Il s'agissait de réduire l'extrême pauvreté dans le monde, de garantir à tous une éducation primaire, de promouvoir l'égalité des sexes, de réduire la mortalité des enfants, etc.
Pourquoi est-il si difficile pour les politiques de prendre en compte ces nécessités et d'orienter l'économie vers plus de solidarité ? Sans doute parce que nous sommes égoïstes et partisans du chacun pour soi. Mais ce constat ne va pas au fond des choses. Nous sommes, en effet, dans un régime économique qui justifie le chacun pour soi, qui organise les comportements au point de considérer les engagements solidaires comme marginaux par rapport à la logique d'ensemble. En effet, tout notre système économique repose sur l'idée que c'est grâce à la poursuite, par chacun, de son intérêt qu'il y a progrès. C'est le fameux homo economicus à la base de l'économie moderne. Consommer est un devoir, puisque cela conditionne la croissance et la création d'emplois. La publicité nous incite à satisfaire toutes nos envies qui sont le carburant de toute la machinerie.
Le vrai retour du politique consisterait à se poser la question des finalités : produire pour répondre à quels besoins ? Gandhi disait que la Terre peut satisfaire les besoins de tous, mais pas la cupidité de tous. Bien des mouvements, en France et dans le monde, s'efforcent d'agir pour que nos obligations à l'égard des autres priment sur la recherche de notre intérêt ; ils ne sont pas relayés, pour l'instant, par les partis politiques au pouvoir ou par ceux qui aspirent à le prendre. C'est la seule perspective, pourtant, qui permettrait de lutter contre la misère et d'envisager un avenir moins sombre pour l'humanité. C'est cela qui permettrait de parler d'un véritable retour du politique.
(*) Directeur de recherches honoraire au Laboratoires d'économie et de sociologie du travail. Dernier livre paru : Démocratie : le risque du marché (Paris DDB).